Karima Khelifi
Karima Khelifi

Karima Khelifi

Pionnière du break en France

Pionnière du hip-hop en France, Karima Khelifi découvre le smurf à 13 ans en Seine-Saint-Denis. Membre d’Aktuel Force dès 1990, elle développe un style singulier entre danses debout et break. Artiste, pédagogue et jurée de battles, elle transmet aujourd’hui cette culture aux nouvelles générations.
Née en 1969 de parents algériens immigrés en France en 1963, Karima Khelifi se qualifie fièrement comme un « pur produit de la Seine-Saint-Denis ». Elle grandit dans les bidonvilles de Stains et de La Courneuve, puis aux Francs-Moisins, quartier alors populaire et mal vu, où elle découvre très tôt la force du collectif : « Il y avait une vraie fraternité. » Tous les soirs, le point de rendez-vous, c’est l’escalier, pour échanger et discuter.
À 13 ans, elle se rend avec sa grande sœur à la Fête de l’Humanité, comme chaque année en famille. Dans un stand antillais, elle rencontre Gabin Nuissier, qui deviendra plus tard son partenaire de danse et de vie. Le DJ passe de la funk. Au fond de la salle, des filles se mettent à danser le smurf. C’est une révélation, la première fois que Karima voit cette danse. « C’est le coup d’éclat. En plein cerveau, il y a une lumière qui s’allume et je me dis : “c’est ce que je veux faire”. » Elle ne sait pas encore ce qu’elle regarde, mais s’y reconnaît immédiatement et veut apprendre à danser.
À l’époque, l’histoire du smurf, aussi appelé popping, reste encore mal connue. Certains pensent qu’il vient des Antilles. En France, la danse se diffuse notamment à travers le Rap Tour. À la fin de ses 13 ans, Karima a interdiction de sortir, à l’exception des trajets à la bibliothèque. Le dimanche après-midi, accompagnée de sa grande sœur Fatya et de voisin·es, elle se rend pourtant au Bataclan. « Pour ma mère, tous les dimanches après-midi, j’étais à la bibliothèque, alors qu’elle était fermée » (rires).
Peu à peu, ses amies désertent. Karima, elle, persiste. Elle suit les garçons de son quartier, malgré leur désaccord, sachant que leur présence lui garantit une forme de protection. « À l’époque, il était impossible qu’une fille parte seule en Zulu-Party. Il fallait limite des gardes du corps. » Débrouillarde, elle travaille dès 12 ans sur les marchés, à l’initiative de sa mère.
Depuis sa fenêtre, elle observe ses voisins faire du break et des waves. « Les mots n’étaient pas bien connus à l’époque et, pour une fille, faire du break était “inimaginable”. » Elle s’intéresse aussi au graffiti, pratique arrivée dans le quartier avant le hip hop. Parmi ses amis graffeurs, certains font de la bande dessinée et du rap. Elle s’y essaie à son tour, mais sa timidité la freine dès qu’il faut prendre la parole en public.
Elle rejoint ensuite le groupe de jeunes filles de son quartier qui apprennent le smurf avec un voisin. Trop introvertie pour une pratique qu’elle trouve sensuelle, elle abandonne et se tourne vers la pee-wee et la go-go, prémices de la hype, qui lui donnent ses premières bases de footsteps pour danser en boîte. Karima est complexée. Elle est l’une des plus jeunes d’une famille de 10 filles, toutes initiées aux danses orientales, qu’elles pratiquent entre elles pendant les travaux ménagers. Ses premiers essais en danse sont la risée de ses sœurs.
Jeune adulte, Karima prépare un CAP coiffure. Dans le salon où elle est apprentie, elle s’entraîne en cachette entre les bacs à shampoing. C’est l’up-rock, danse debout et de combat, qui la passionne. À aucun moment elle ne s’imagine danser au sol : « C’était trop technique pour moi, je n’étais pas sportive du tout. »
À 18 ans, en 1987, Karima perd son père. Sa vie bascule. « Ça a questionné tout mon sens de la vie : pourquoi je suis là, qu’est-ce que je dois faire ? Alors que je l’ai vu se sacrifier pour nous toute sa vie, en étant éboueur à son arrivée en France puis ferrailleur pendant sa retraite. Mon père est né en 1903, il a traversé le temps. Je me suis dit que je n’étais pas prête à faire la même chose. » Elle décide alors de vivre pleinement et de se consacrer au hip hop.
Comme beaucoup de jeunes de banlieue, elle n’a pas accès au câble ni aux chaînes internationales qui diffusent les émissions de danse. Chaque vendredi, avant d’aller au Globo, elle se rend chez des ami·es parisien·nes pour regarder ces programmes et apprendre les pas de hype en accéléré. Mais elle n’arrive pas à progresser aussi vite que celles et ceux qui ont accès quotidiennement à ces contenus.
La danse ne lui permettant pas encore de vivre, Karima enchaîne les emplois alimentaires, allant parfois jusqu’à trier des boulons en usine. Des tâches répétitives pendant lesquelles son esprit reste libre d’imaginer ses mouvements. Pour elle, avant d’arriver au sol, il faut d’abord s’y projeter : « Dès le moment où tu t’imagines aller au sol, tu te vois le faire, tu vas y arriver. »
Elle fréquente régulièrement une salle de Seine-Saint-Denis où s’entraîne notamment Aktuel Force. Leurs performances l’impressionnent. Le crew existe depuis 1984 et rassemble alors des b-boys pionniers du break en France. Karima développe son regard et commence même à conseiller Gabin sur certaines « fases », ces enchaînements de mouvements propres au break.
Un jour, dans une salle de la Plaine Saint-Denis, elle retrouve Gabin, qui prend le temps de travailler ses foot-rocks, encore peu présents dans les entraînements. Elle lui demande de lui transmettre un premier mouvement. À partir de là, Karima développe son propre style en puisant dans ses connaissances des danses debout. Elle cherche une danse moins performative, avec une touche originale et personnelle.
En 1990, Aktuel Force, alors réduit à Enrike Estévez, Hassen El Mouchir et Gabin Nuissier, est invité à se produire au Palais des sports de Seine-Saint-Denis, l’une des grandes scènes de l’époque. Parallèlement, Karima, qui a déjà fait ses preuves au Globo, est invitée par la rappeuse B.Love à participer à ses premiers concerts. Le casting réunit notamment Sophie, Iso, Roméo et Hassen d’Aktuel Force. Karima invite Hassen pour sa liberté et sa forte personnalité dans ses chorégraphies : « Pour moi, il est l’une de mes plus grandes inspirations, suivi par Gabin. »
Habituées à danser ensemble, Sophie et Karima intègrent naturellement le crew pour la scène du Palais des sports. Karima rejoint alors la génération 1990 d’Aktuel, aux côtés de Karim, Hassen, Ibrahim et Gabin. « Des magiciens, des gens talentueux. Je suis très fière d’avoir été avec eux. » Le crew se refonde et prend une nouvelle direction. Il s’appelle désormais Aktuel Force, avec un K, comme beaucoup de crews de l’époque.
En 1991, Aktuel Force est programmé au Centre Pompidou, dans le cadre d’une programmation réunissant plusieurs groupes hip hop de l’époque : Ensemble un point c’est tout, Boogie Saï, Macadam, Aktuel Force… Lorsque les artistes apprennent qu’il n’y a pas de budget pour les rémunérer, ils prennent conscience de la valeur de leur travail et refusent progressivement les conditions qui leur sont proposées.
Karima aime cependant rappeler que sa première fiche de paie dans la danse date de 1990, à Bagneux, pour des ateliers qu’elle donnait. Elle la conserve encore précieusement.
En 1993, à Suresnes Cités Danse, Gabin se bat pour qu’Aktuel Force assure la première partie des Rock Steady Crew. Cette date compte parmi les premiers cachets officiels du crew. La même année, au Théâtre contemporain de la danse (TCD) à Paris, Christian Tamet organise un grand stage consacré à plusieurs styles de danse, dans lequel Gabin donne des ateliers. Karima y rencontre Easy Rock, membre du Rock Steady Crew de Los Angeles, qui lui apprend le six-step, une technique proche du rock steady, plus douce et posée. Cet apport débloque sa danse et lui donne la liberté de mouvement qu’elle recherche.
Cette rencontre ouvre une nouvelle étape. En 1994, Christian Tamet programme Sobédo. « Ça a été la révolution. En 1994-1995, on a fait toutes les scènes nationales de France et ça a créé des générations dans toutes les villes où on est allé. 20 danseurs, 4 compagnies, ça a été énorme parce qu’on n’était pas censés s’entendre, tout le monde voulait rester indépendant, mais ça a été magique. »
Aktuel fonctionne alors comme un collectif dans lequel chacun·e contribue. Gabin, plus âgé et plus à l’aise pour prendre la parole, devient progressivement l’interlocuteur privilégié des institutions et des médias. Pour Karima, cette représentation extérieure contribue à invisibiliser les autres membres du groupe, et particulièrement sa propre contribution : « Ce sont les journalistes et le monde contemporain qui nous ont divisés. Pour eux, il fallait un seul interlocuteur, alors que pour nous c’était tout le monde ou rien. Pareil pour les administrateurs qui mettaient toujours en avant le nom de Gabin. J’apparaissais comme assistante, alors que je cosignais les pièces. »
Malgré ces difficultés, Karima construit une carrière artistique complète, entre création, pédagogie et jurys de battles en France et à l’international. Elle consacre aujourd’hui une grande partie de son temps à la transmission de la culture et des danses hip hop aux nouvelles générations.
Depuis 2017, elle travaille notamment avec l’association Hip Hop Évolution à Mayotte, où elle se rend plusieurs fois par an. Le projet commence par le développement des bgirls avant de s’étendre à la transmission auprès des enfants. Elle y retrouve le hip hop des années 1980 en France, non pas dans sa forme ou sa technique, mais dans son utilité. Les violences entre quartiers qu’elle observe à Mayotte lui rappellent celles qu’elle a connues en Seine-Saint-Denis : les 4000 contre les Francs-Moisins… Aktuel réunissait justement des danseur·ses de différents quartiers, créant un espace pour briser les barrières.
Karima retrouve cette fonction sociale du hip hop à Mayotte. Et lorsqu’elle regarde la situation en France aujourd’hui, elle se dit : « Quelle bêtise d’avoir enlevé le hip hop en France, quand on voit la violence dans les écoles. Il faudrait recommencer ici. »

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